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Comment rassembler, épurer
sans rien perdre de la saveur du monde, comment élargir peu
à peu la frontière, l’intervalle qui sépare
le réel et l’invisible imaginé? Considérer
peut-être celui-ci comme un voyage, aller et revenir, prendre
son temps, respirer les parfums, se perdre par moment en chemin,
refermer lentement sa main puis la rouvrir, la refermer encore.
Faire en sorte que la stylisation - c’est
le nom du voyage - ne suive pas les rails implacables de l’abstraction,
qu’elle soit encore, en son point ultime chargée de
naturel et d’humanité. Tel serait le dessein. C’est
la nuit qui stylise les arbres d’Alexandre HOLLAN. C’est la vague gigantesque du Pacifique qui dresse les
hauts murs de peinture de ROTHKO et laisse frémir l’écume sur leurs
franges, les illumine de l’intérieur. Lui le sait, la lumière n’est
belle que gagnée sur l’ombre des plus vives douleurs. Il pose sa
joue contre la vague prête à déferler et nous invite à effleurer
nous-mêmes cette puissance liquide, ce drame humain à l’état pur.
J’aimerais sur leurs traces lointaines, ne plus peindre ni les visages
ni les choses mais leur aura, leur vie silencieuse et passionnée.
N’est-ce pas cela, styliser par mélange
et métamorphose? Peindre des visages comme des cieux chargés
d’orage et d’eau, prêts à éclater,
prêts à fondre.Mais toute l’eau
du ciel ne ferait pas une larme. Styliser par ce tremblé
qui donne à l’image son intensité, à
l’opposé du mouvement qui désintègre:
les tremblés sublimes de DEGAS, de GODARD, opposés
au mouvement mimé par les futuristes italiens ou par Marcel
DUCHAMP.
Comment se tenir également éloigné
de l’excès de réalité qui perdit quelque
peu les derniers tableaux du merveilleux VUILLARD et de l’absence
de tout réel qui assèche et condamne à la répétition
de signes abstraits dénués de charge humaine? Comme
il est difficile de se tenir sur la crête, de l’épanouir
! Une vie de peintre, dirait MATISSE,
suffit
à peine pour restituer le chiffre d’une
pomme ou d’un corps. Ses Nus Bleus, somptueux collages, recréent
enfin et retiennent dans leurs plis l’état naissant,
frémissant, d’une écriture encore enceinte du
monde.
Comment faire renaître une forme, une forme
même entrevue, à peine éclose, devinée,
du fond d’amples aplats aux tons purs redécouverts
par lui (ils étaient déjà chez GIOTTO) et juxtaposés,
après les lumières mêlées d’ombre
de ROTHKO qui creusa la profondeur des couleurs, révellant
leur tragique à l’issue de son voyage à Rome
et à Pompeï? Ou bien après les larges plans de
silence d’AALTO ou d’ANTONIONI (qui colora de rouge
un champs, stylisation toujours, résurgence des feux du
noyau terrestre, remontée des couleurs du fond de l’abîme)?
Quelle intensité colorée exprimera ensemble notre
effroi et notre émerveillement?
Nous rêvons tantôt de ces couleurs d’ombre, de
ces rouges lit-de-vin, de ces bleus cendre, de couleurs portées
à l’incandescence, à la brûlure, spectrales,
tantôt des seuls noirs et blancs posés contre une teinte
unique ou une tonalité sourde, architecturale, ourdie par
la matière même, par le bois ou par le papier. Peut-être
cherchons-nous
une voie également distante de TAPIES (ses lourds
déferlements de lave débordant du tableau) et de WARHOL,
grand coloriste, qui perdit en
mystère par l’usage d’une technique mécanique,
la sérigraphie ( voulait-il
retrouver
au plus vite la légèreté matissienne
?).
Quelle quantité de matière est nécessaire pour
que tienne le tableau, pour qu’il rejoigne le mur, qu'il redevienne
paroi?
L’oeil humain balaye l’univers, passe
des formes les plus éminentes, les êtres et les choses,
à l’espace, aux textures, aux champs de force. Et chacun
suit le mouvement. Est-il interdit de ne pas perdre de vue les premières,
de s’intéresser encore au visage, au corps humain
? Comment renouveler l’ancienne vision à travers
les filtres ultérieurs, imaginer un visage glissé
dans un champ de force pollockien, sur le fil d’une encre
de MICHAUX , dans l’angle d’un drapeau? Y serait-il
seulement admis après la Shoah? Est-il encore permis de le
peindre? MATISSE répondait à cela que nul ne pourrait
jamais l’empêcher de dessiner un visage qui le touchait. Ce désir de ne plus
peindre un visage ou le paysage qui l’entoure mais le lien
ténu, presque improbable entre un être et le monde, est-ce autre chose que l'image dissimulée dans le tapis des anciennes civilisations
? Trouver un instant sa place,
habiter avec légèreté un tableau
aussi bien qu’une demeure. Et découvrir de nouvelles
terres, de
nouveaux ciels.
Que disparaissent
les bords, les cadres en or du portrait.
Chaque époque explore une nuance du coeur
humain, de son tourment, de son attachement. Les suivantes, quoiqu’elles
en disent, en seront marquées à jamais. Ainsi l’ère
romantique demeure en nous qui préférons les rythmes
plus syncopés ou plus répétitifs.Nous en éprouvons
par instant la nostalgie et mieux, nous en surprenons certaines
réminiscences au sein même des nouvelles nuances explorées.
Nous nous construisons par sédimentation autant que par rupture.
Les signes vers lesquels nous tendons seraient autrement lettre
morte. J’aime les géométries douces, savoureuses,
émouvantes, les galets d’or à peine entaillés
de BRANCUSI.
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