ENTRE LES ÎLES
 
     
 

Quand tant d’architectures s'isolent encore, prennent l'allure de forteresses de verre, de containers ou de silos, la tâche reste et demeure celle de redonner forme à la ville.

Réinventer avec la plus profonde patience des "fonds de ville" comme des fonds de tableaux desquels émergeront, sans ostentation excessive, tel édifice public, telle place, tel jardin. Un peintre tel que ROTHKO a peut-être montré la voie en retournant aux profondeurs de la toile, les brassant de nouveau, les ramenant lentement à la surface en de sourdes palpitations de parois, en icônes secrets. Les architectes pourraient en tirer leçon, renouer en un même acte l'architecture et l'urbanisme, réinventer en chaque lieu offert cette succession de plans de conscience, cette lente remontée d'une sphère intime vers une communauté, une ville et la géographie qui la traverse. Et concentrer en premier lieu leur attention sur ce qui se déploie, sur ce qui nous établit et nous ouvre en même temps de nouveaux champs, de nouvelles terrasses: ces médiations ténues, ces embrasures, ces porches, ces passages, ces alternances d’ombre et de lumière, ces rebonds, ces repos, ces détours, ces surplombs qui font qu’au sein du plus petit terrain, une architecture peut être subtilement conduite, selon un certain rythme, un certain tempo et s’en aller rejoindre bien avant la porte d’entrée ou la vitre du salon les rythmes du dehors. Redéployer ainsi les plus modestes demeures dans la ville et dans le paysage. Retrouver le goût des menus enchaînements, des douces dérives de salles et de couloirs, d’autant plus réussies qu’elles sauront se poursuivre loin du coeur de la maison, jusqu’aux venelles, au belvédère, au prochain pli de terre, au chemin.

- Les exhalaisons des plats, les éclats de fourchettes, les rires des convives, les rumeurs d’un dîner offert par nos parents à leurs amis lointains, leurs paroles joyeuses transportées le long des couloirs jusque dans la chambre noire où deux enfants tardaient à s’endormir. Du coeur de la maison, de la table au plus loin, les rebonds successifs de leurs voix confiantes, démunies, peu à peu amorties. Nous nous endormions en elles-

Les alentours ne sont eux-mêmes jamais déserts, non plus que le blanc de la page d’une encre orientale. Ils bruissent de toutes sortes de présences: bouquets d’arbres, murs mitoyens, anciennes assises de pierre, chemin rural à-demi effacé, légère pente, nervure du sol. Ces alentours ne sont-ils pas la première rumeur, le premier appui d’une habitation, notre séjour déjà ? Devenir ainsi les guetteurs des lieux qui nous reçoivent, être attentifs à la course du soleil certes, mais à la plus légère ombre, à la plus légère dénivellation, aux courbes et contre-courbes de terre. Nous y glisser sans rien étouffer, furtivement, sans violence. Les villes anciennes et toutes les grandes architectures ont cette puissance géologique qui persiste, qui insiste en elles tandis qu’elles se dressent, celle de Louis KHAN, ou cette douceur de plaine à peine levée par Alvar AALTO en Finlande. Goûter cette hospitalité des terres, des ciels, des géographies, l’ourler simplement, l’arrondir à-demi en une architecture qui annonce l’hospitalité humaine.

Souffle tout matissien du déploiement, attention suraïgue à ce qui préexiste, double battement essentiel qui fera naître, peut-être, des habitations de “l’entre-deux”, flottantes, délicieuses, car chacun rêve secrètement d’habiter les deux rives, ici et ailleurs, un peu plus loin, de l’autre côté. Comme on habite les tableaux de BONNARD, entre tablée bleu ciel et jardin, dans ce mélange de fruits, de coupes, de mimosa, de gerbes et de la mer au loin.. Comme on habite Venise, entre Giudecca et Zaterre, entre les îles.

 
 
avril 2006.